Nov 3, 2005

La Valoche à Peloches (rapprochement)

Le salut, mon salut, vint d’une valise. Donc.
Non point celle dont il vous fallait donner le montant exact pour la décrocher lorsqu’une radio bénéluxoise venait à téléphoner chez vous, mais bien une authentique, une belle, une grosse. Une presque thermoformée, une quasi-Samsonite.

Le comité d’entreprise de la boîte de mon père, la lumineuse EDF (privatisée ces jours-ci) de Nord Eure-et-Loir, eut, et ce assez opportunément, la fort judicieuse idée de se vite pourvoir d’un magnétoscope (et toute sa câblerie) et d’une sélection de cassettes VHS. Que chacun des salariés pouvait, tour à tour, ramener en famille le temps d’un week-end.
Je vous dis moi que si Dieu existe, il roule en camionnette bleue et grimpe au poteau de 220V comme pas un !

Ainsi, la bête, la chose allait pouvoir franchir mon seuil, pis que le monstre de Lovecraft.
Un ma-gné-to-scope ! Et qui allait s’accoupler au téléviseur, via ce modestement phallique câble péritel ad hoc, et permettre l’ouverture des vannes de la plus totale des ciné-nimportenawak-philie.
La mienne voulue, la mienne future.
L'acquise aujourd’hui. Et dont je vous cause là, badinement, entre le poitrail et le couteau.

Le fond de cassettes était évidemment en rotation et sa sélection devait relever de la compétence et du flair d’un responsable pour qui Positif ne pouvait être autre chose qu’un verdict de soufflage de ballon.
Car si l’électricien français maîtrisait le nouveau voltage, il ignorait tout de la nouvelle vague…
Loin de la caméra-stylo, les maîtres-mots du « pack » était en effet davantage ceux de la bagnole, de la baffe et de l’esclaffe.
La comédie (genre majeur dans la valise, un seul X, vite fatigué, y régnant), voulue familiale évidemment, s’y montrait ainsi surtout masculine et naïvement ouvrière (vengeance contre les hiérarchies et les autorités, de tous poils).
Etrangement, alors que la tendance spoof et parodique était déjà en marche, les post-modernistes Mel Brooks et les ZAZ en tête du cortège, le défilé de gaudrioles qui assourdissait notre salon relevait exclusivement de l’humiliation motorisée de policiers rednecks, de bastons en diners pour routiers et de westerns coquillettes-sauce tomate…
Autant de comédies plus désinvoltes que frappées au coin du second degré le plus roublard, nourries, gavées, d’une culture étrangère à la nôtre, francaouis (à cette époque là, chez nous, point de salut sans bidasse !).

Bien que sans doute pour part inexacte, l’évocation de cette valise, qui nous revenait un week-end sur quatre, reste donc intimement lié à cette prime cinéphilie de bazar, de seconde zone, de fond de catalogue ou d’arrière-cuisine. A ce rire crapoteux, premier degré, de fin de repas, facile et jetable, accidentel et paresseux comme une tâche de sauce sur la cravate en velours… pour lequel je nourrissais déjà une infinie tendresse, magnanime mais sincère.

La valise EDF –pour faire court et apocryphe- se scindait dans cette otique inaltérable en deux courants, l’un latin, l’autre texan (ou assimilé).
Mais dans les deux cas, poings et gags fusaient.
Je parle ici des productions mettant en scène -« laissant libre cours à » serait plus exact- Burt Reynolds à ma gauche et les Laurel & Hardy à la carbonara qu’étaient Bud Spencer et Terence Hill. A ma droite.
Et pour essayer d’être un peu honnête, simplifions en jugeant l’état rythmique et commun à Needham (les Burt) et Corbucci/Clucher (les Hill/Spencer): deux-trois bouquets faméliques, quelques salves métronomiques de « scènes » émaillaient toujours une trame lapidaire et soporifique, argument bigleux prétexte au contraste plus qu’au contexte.
Mais exposons !
Exposons et distinguons.

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Là où Burt, le cow-boy mécanique à la coule, devait prendre le cerceau pour un pari stupide, transgresser un maximum de lois du code de la route et se fritter avec de gros beaufs après avoir fait le plein d’essence (et envoyé accessoirement valdinguer un parc entier de bagnoles de flics), les buddy ritals (l’espiègle blondinet aux yeux bleus doublé par Dominique « Jr » Paturel et son gros barbu soupe-au-lait) tâchaient, entre deux platées de haricots, quatre bagarres à la chorégraphie paresseuse, répétitive mais néanmoins cartoonesque, et deux ou trois engueulades retenues -à coups d’yeux levés au ciel et soupirs sonores-, de protéger les opprimés (toujours dans l’espoir d’un gain ou d’une récompense) d’odieux gangs de promoteurs, bandits ou authentiques punks !, sans foi ni loi.

Immuables postulats régissant ainsi Cours Après Moi Shérif, Attention on va se Fâcher, L’Equipée du Cannonball, Cul et Chemise, … et j’en passe, vous vous en doutez bien, de meilleurs encore.

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Ah, Bud, Burt et Terence…
Le premier était déjà loin (et moi donc !) de Delivrance, tandis que les deux autres… ne s’éloignèrent jamais vraiment d’une carrière entière, malgré quelques menus écarts auteurisant (Argento pour Bud, Terence ayant débuté chez Pabst et Visconti ?!), de cette joyeuse boue pour catch.
Je n’aurais de toutes façons tolérer aucune variante profonde dans aucune de leurs frasques, au risque d’une irrémédiable déception : un Burt sans qu’une auto ne voit son toit arraché en passant sous un camion ou un Bud sans que celui-ci n’assomme deux types en leur faisant se fracasser le crâne l’un contre l’autre, et je préférais me tourner vers Ibrahim Sek, Christine Fabrega et Harold Kay jouant au Ni Oui Ni Non un soir de Jeux de 20 Heures !

Or, les jeux de mes idoles justement, n’étaient guère plus que ceux du massacre, cathartiques et modernes, des foires. Au fond.
Chamboultous de série, punching-balls à la chaîne, auto-tampons éternelles, les sensations que me procuraient ces productions étaient vraiment analogues à celles de la fête patronale, qui nous visitait chaque début de juin.
La valise ne m’offrait guère plus de choix que les forains de passage, entassés sur la petite place. M’imposait les « manèges ».
Je devais composer avec ce qu’elle me proposait. Attractions fétiches et reconnues et (plus rares) émotions nouvelles, j’y allais à l’aveugle, peu regardant et donc rarement déçu.

L’employé chargé de la sélection était particulièrement éclairé même si lorsqu’on lui demandait de nous ramener les Cahiers il demandait : « petits ou grands carreaux ? ».
Il connaissait sans le savoir fort bien son public (ou bien était-il suprêmement coaché par une éminence grise, rédactrice stakhanoviste à Vidéo 7 ?).
Je ne connaissais pas ce monsieur, ni lui non plus. Pourtant c’est main dans la main que nous gravîmes, ce Jourdain de la VHS et moi, les marches douteuses de l’éveil vidéophile qui secouait là le nord de l’Eure-et-Loir, que dis-je ? la France entière !


Plus que me savonner, Dieu oui, savait y faire, en haut d’une la ligne à haute tension !
Et il aimait les fayots.

Nov 2, 2005

More Than Tam Tam (faux départ)

N’est pas clair non plus à mon esprit - décidément ! - le jour de notre première télévision couleur. Autre Graal d’alors, devenu minimum garanti depuis.

Franc bienfait collatéral, je me rappelle tout au plus qu’à l’occasion de la bénie acquisition, mon frère et moi-même héritâmes du petit poste noir et blanc familial qui fit, en son temps, notre bonheur achélèmeux, quoique Saint-Cyrien.
Mais nous vivions désormais dans un pavillon de campagne (mes parents avaient accédé !), à 70 kilomètres de Versailles, un peu moins de Bois d’Arcy, et le petit téléviseur bichrome avait gagné la chambre de mon cadet (et non la mienne, pour de mesquines raisons connectiques).
Enflammés par cette soudaine émancipation, nous ne manquâmes alors pas, par un élan de snobisme inapproprié et rapidement pénalisant (suivre St-Etienne-PSG sans couleur réclame une attention à forte sollicitation lacrymale) de ne vouloir plus suivre de programmes que sur NOTRE téléviseur.
Mais si le masochisme de la posture demeurait minime lors des dernières séances de Mr Eddy, l’Eroll ou le Weissmuller tolérant assez bien l’absence de teintes primaires, d’autres programmes frisaient, à ne pas vouloir céder au chant sirènal des couleurs collectives, l’authentique contrition (le foot, donc).

Entorses toutefois.
Entorses – bientôt exponentielles -, puisque c’est bien sur le téléviseur « du bas », pourtant pré-télécommandable, que nous nous abreuvions des séries animées évasivement pédagogiques de la troisième (et dernière) chaîne, les 20 heures passées. C’est bien encore sur le même appareil nous avions rêvé de voir le légendairement violentissime Rollerball, alors que notre père nous l’avait formellement interdit (nous en saisîmes malgré tout quelques bribes, moyennement bien dissimulés que nous fûmes dans le hall d’entrée).

C’est toujours sur l’écran de ce même poste « du salon » que nous collions les électrostatiques morceaux de celluloïd nécessaires à l’interactivité du programme Télétactica, tandis que nous refusions d’une autre main, et avec une affectation voulue sublime, de nous munir des lunettes 3D impératives au visionnage de L’Etrange Créature du Lac Noir, que Mitchell et Jourd’hui proposèrent avec force sensations un mardi, les 20 heures 45 venues (ostensiblement, nous nous délections ce soir-là des gaudrioles post-babas des Charlots (dans Les Bidasses en Folie), marquant ainsi maladroitement et de manière kamikaze notre prime indépendance intellectuelle.).

LesBidassesEnFolie

Mais.
Malgré tout, le piment de ces anecdotes était assez doux, comparativement au tumulte extérieur qui me parvenait peu à peu aux oreilles, déformé ou non.
Les trois seules chaînes d’alors n’offraient guère plus qu’un peu de piquant – sporadique - pour mardis soirs chagrins. Et quand bien même une quatrième semblait soudain être de ce temps à venir, elle était cryptée, payante, et vastement pornographique, disait-on encore chez les voisins concupiscents. Inaccessible, quoi.

Mais dehors oui, où le contrôle ne pouvait s’effectuer aussi bien qu’au cœur du foyer, la prise sur la marche du monde ne pouvant exister qu’avec une parfaite connaissance de la culture qui vous entoure quotidiennement (ce que tous les parents perdent chaque jour davantage). Le tumulte. Le bouillonnement du grand n’importe quoi.
Ainsi des bandes-annonces vues à la dérobée chez des exploitants peu regardants levaient le rideau sur une cinéphilie hypnotique, potentiellement douteuse, spectaculairement déviante (on vous laisse aller voir tout seul le dernier Walt Disney (Taram ?) et vous vous mangez les bandes annonces de Massacre dans le Train Fantôme et de Frère de Sang avant une pub Baff !). Inespéré.
Ainsi, alors que La (brillante) Quatrième Dimension constituait le summum du thrilling qu’il m’était permis de voir à domicile, que j’étais davantage biberonné au boyscoutisme cybernétique de L’Homme qui Valait Trois Milliards et à celui d’Holmes et Yoyo, je vis encore - fugitivement - que dans un film, on installait un système empêchant de clore les paupières sur un type à qui on diffusait les pires images d’horreur du monde (peut-être même des trucs nazis ?!), forcé de les regarder. Bigre.

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Alors que j’accueillais le show de Collaro comme l’acmé de l’irrévérence outrancière, j’apercevais un type – un montipiton ?! – vomir dans son casque de policier puis le remettre sur sa tête…
Dites.
Que dire justement de cette fille à la poitrine énorme qui dévissait une ampoule puis mettait ses doigts dans la douille tandis qu’elle couchait avec un gars, sinon qu’on était soudain loin de ce que Clémentine était en mesure de promettre à Isidore ?

Et sans parfois en avoir vu une broque, les échos d’une poignée d’anecdotes fumeuses ou grandiloquentes à propos de tel ou tel film parachevaient l’enclin définitif qui allait croissant en mon sein (si ! si !).
Ecoutez encore.
Un mec bricolait quelque chose avec une fille et du beurre Charentes-Poitou-ça-rentre-partout ?, alors qu’une autre, dans un péplum, le faisait carrément avec un cheval (qui lui aurait arraché les entrailles en se retirant !), authentique (t’as déjà vu une bite de ch’val ? Bon !)…
La fille de L’Exorciste avait été rendu folle, des cannibales avaient dévoré une équipe de tournage de film d’horreur, en vrai !, et Bruce Lee était mort d’une explosion du cerveau, ou bien on l’avait tué en plein tournage, d’une balle de revolver*…

Quelques mois auparavant, le seul son du tam tam des cannibales chez Tarzan sur le petit poste N&B me terrifiait sans coup férir, et voilà qu’avant même que les poils ne me viennent, je voulais voir ce type se transformer en loup-garou en temps réel (tout en craquements et hurlements), et prendre plus largement à bras le corps toute cette cinéphilie transgressive, culte et/ou horrible, forte en sensations et en viles réputations.

Il allait me falloir procéder par étapes, successives et mesurées, lentes et graduelles. Jouir d’opportunités et de rencontres.
Découvrir la littérature s’y rapportant, la presse également.
Mais la première cependant demeurait, sésame préalable, me faisant me répéter :
Il me fallait un magnétoscope.


Alors vint la valise.

* ce qui arrivera vraiment à son fils...